The Great Hunger chez Compass Games : quand le jeu d’histoire s’attaque au drame absolu.

Non classé Mai 25, 2026 No Comments

Le monde du wargame et du jeu historique n’a jamais eu peur de regarder l’Histoire en face, même dans ses heures les plus sombres. Tout récemment, l’éditeur Compass Games a publié The Great Hunger, un titre qui nous plonge au cœur de l’un des épisodes les plus tragiques du XIXe siècle : la Grande Famine en Irlande (1845–1852).

Chez SL-HQ, nous avons choisi de vous proposer ce jeu, car il s’agit d’un objet éditorial et historique marquant. Cependant, nous ne vous cacherons pas que sa thématique et ses choix de design suscitent chez nous de réelles réticences et interrogations.

Peut-on, et doit-on, tout transformer en compétition ? Éléments de réponse et ouverture d’un débat nécessaire.

Le jeu et ses mécanismes : une course à la survie individuelle ?

Contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un sujet aussi dramatique, The Great Hunger (conçu par J.A. Nelson) n’est pas un jeu collaboratif. C’est une simulation historique compétitive pour 2 à 5 joueurs.

Chaque joueur incarne une famille de fermiers et d’ouvriers agricoles irlandais au XIXe siècle. Le jeu se découpe en deux temps très distincts :

  • L’âge d’or : Au début, la population se développe et prospère grâce à l’introduction de la pomme de terre. On utilise le haut des cartes événements pour étendre l’influence de sa famille sur la carte.
  • Le cataclysme : Dès que le mildiou (the blight) frappe en 1845, le jeu bascule. Il faut alors utiliser le bas des cartes pour sauver ce qui peut l’être : trouver des emplois dans les domaines anglais, obtenir de l’aide humanitaire ou se ruer vers les ports pour embarquer sur les tristement célèbres coffin ships (les navires-cercueils).

La partie s’achève à la pioche de la carte « Fin du mildiou ». C’est là que le système montre sa dureté ludique : le joueur qui a le plus grand nombre de survivants dans sa famille remporte la partie.

Le débat : « Gagner » sur fond de crise humanitaire ?

C’est ici que le malaise s’installe. En tant que passionnés de wargames, nous passons nos week-ends à simuler des conflits. La guerre est intrinsèquement meurtrière, mais elle bénéficie d’un « filtre » stratégique : on déplace des pions représentant des divisions, on calcule des lignes de ravitaillement. On joue à la stratégie, pas à la souffrance humaine directe.

Avec The Great Hunger, on change de paradigme. On ne simule pas un affrontement militaire, mais des morts en masse dues à la famine et à la maladie. Et surtout, on demande aux joueurs d’être en compétition les uns contre les autres pour savoir quelle famille s’en sortira le mieux au détriment des autres. Récemment, des voix au sein de la communauté irlandaise internationale se sont d’ailleurs élevées, reprochant au jeu de « gamifier » un traumatisme générationnel d’un million de morts.

Quelles sont les limites ? Une question d’Histoire ou de morale ?

Ce jeu pose une question fondamentale sur les frontières du domaine ludique. Si l’on accepte de jouer à la famine irlandaise, où s’arrête-t-on ?

  • Est-ce une question de distance temporelle ? Serions-nous plus à l’aise avec un jeu simulant la peste athénienne durant la guerre du Péloponnèse ou la Grande Peste Justinienne, sous prétexte que les victimes sont mortes il y a des siècles ?
  • Est-ce une question d’idéologie ? Demain, accepterions-nous un jeu sur l’Holodomor (la grande famine en Ukraine imposée par le système soviétique) ? Un jeu sur la famine provoquée par les Khmers rouges au Cambodge ? Ou, plus terrible encore, un jeu sur le génocide des Tutsis au Rwanda ?

Pourtant, le paradoxe est là, sous nos yeux de wargamers : nous jouons quotidiennement à la Seconde Guerre mondiale, un conflit qui a fait plus de 60 millions de morts, civils compris. Nous jouons à la guerre de Secession, aux guerres napoléoniennes… Pourquoi déplacer des petits cubes en bois pour symboliser l’effondrement de la population irlandaise nous choque-t-il plus que de jeter des dés pour anéantir un régiment de blindés ?

La frontière entre le devoir de mémoire (le jeu comme outil d’apprentissage pédagogique) et le divertissement pur devient ici extrêmement poreuse.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Chez SL-HQ, notre rôle est de vous donner accès à la diversité de la production historique mondiale, et The Great Hunger propose indéniablement un travail de recherche historique poussé sur les mécaniques politiques et économiques de l’époque. Mais nous le mettons en rayon avec une certaine gravité.

Nous vous posons donc la question, à vous, joueurs, historiens et passionnés :

  • Où placez-vous votre propre limite éthique dans le jeu d’histoire ?
  • Pourquoi tolère-t-on la simulation de guerres de masse alors que la simulation de famines, d’épidémies ou de génocides suscite un tel malaise ? Est-ce le système compétitif (« gagner » sur la mort des autres) qui brise un tabou ?

Le débat est ouvert. Nous sommes curieux de lire vos réflexions, dans le respect des avis de chacun, dans la section des commentaires ci-dessous.

Découvrir la fiche technique de Great Hunger sur la boutique SL-HQ

Juste pour information: ce jeu n’entrera pas dans ma collection personnelle, je ne le testerai donc pas. Jean-Luc

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